Un collaborateur de longue date…

Cela fait déjà 8 ans que Christian Ouellet est devenu un des complices réguliers de La Tortue Noire. Depuis sa sortie du Bacc interdisciplinaire en arts de l’UQAC en 2002, Christian œuvre surtout à titre de comédien ou de metteur en scène, principalement pour les compagnies théâtrales du Saguenay. Il a signé la mise en scène d’une quinzaine de productions et participé en tant que comédien, marionnettiste, chanteur ou assistant metteur en scène à plusieurs spectacles qui ont fait de la tournée au Québec, au Canada et en France. 

Puisque nous travaillons présentement avec Christian sur la nouvelle création de La Tortue Noire, Un Gamin au jardin (de l’auteur et metteur en scène Daniel Danis), nous l’avons invité à partager son point de vue sur le travail de création en théâtre d’objets et de marionnettes. Pour nous en parler, il s’est replongé dans sa toute première expérience de collaboration avec La Tortue Noire. En tant qu’acteur et metteur en scène chevronné, il nous livre ici un amusant témoignage de son premier choc avec les objets au sein de cet art pour ainsi dire complexe ! 

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On lui cède la parole…

Lorsque Sara Moisan, en 2013, m’a approché pour créer et jouer avec elle une adaptation du Cercle de craie Caucasien pour le Théâtre de La Tortue Noire, elle sut comment m’appâter. « Veux-tu faire un spectacle avec moi ? Un peu comme quand tu jouais dans ta grange quand tu étais enfant » Elle faisait référence au petit théâtre que mon père avait construit sur le fenil d’une grange que nous avions sur nos terres et que je « dirigeais. » La troupe était constituée de quelques enfants du rang 2 sud de St-Méthode. « J’aimerais que ce soit un théâtre de marionnettes et d’objets. » ajoute-t-elle. Je venais de commencer à travailler pour Les Amis de Chiffon et je m’initiais tant bien que mal à la manipulation de marionnettes (à main prenante et à tringles, principalement.) Mais je n’avais jamais fait de théâtre d’objets. Comment allais-je m’y prendre pour être utile et créatif ? Vu de l’extérieur, le travail de recherche de La Tortue Noire avait quelque chose de fascinant… et de très exigeant. Le sol jonché d’objets épars, une caméra, des cahiers, des discussions et surtout des corps d’actrices, d’acteurs marionnettistes impliqués, fourbus. 

Pourquoi cela avait-il l’air si éprouvant Je comprenais l’idée de partir d’un objet pour lui attribuer une fonction précise dans une histoire, de lui distribuer un personnage, une voix, une « âme »Des notions qui étaient (j’exagère à peine) au cœur de ma vie d’enfant. J’éprouvais un mélange de tristesse et d’anxiété à la vue d’un bricolage abandonné dans la poubelle de la classe. Les vieilles poupées brisées, les toutous borgnes devaient être secourus. Cela frisait l’obsession. Pour apaiser mes tourments, mes parents devaient me ramener à la réalité, me faire comprendre que mes jouets, mes dessins, mes marottes de papier n’avaient une âme que le temps de « catiner » et qu’ils ne ressentaient ni peine ni déception. 

Sara m’entraina à la chasse aux objets dans nos placards et les marchés aux puces pour trouver ceux qui pouvaient évoquer le mieux les multiples personnages de cette odyssée « Est-ce que les objets communiquent bien ensemble ? » Nous nous posions souvent cette question saugrenue. À propos d’un cochon de bois en salopette et d’une Madame de Pompadour en porcelaine, par exempleOu de Simon, l’amoureux de la servante Groucha, notre héroïne. Les cossins trouvés n’étaient jamais à la hauteur de ce gentil soldat viril et enjoué.
  
 

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La découverte de la belle-mère fut spécialement édifiante. Nous rêvions à quelque chose de surnaturel, d’inquiétant. Comme ces portraits anciens dans leurs cadres ovales « fixant sur vous des yeux profondément noirs, seuls vivants dans leurs figures mortes » (dirait Théophile Gautier)Malgré nos recherches, nous ne trouvions rien de ce genre jusqu’à ce que nous entrions chez un brocanteur. « J’ai un cadre ovale, dit-il, mais c’est pas une femme dedans. C’est un homme. » Il sortit de l’arrière-boutique l’image d’ujeune prêtre à belle chevelure. Un vicaire frais et pimpant. Sara et moi avons tout de suite compris que ce sympathique garçon ferait du théâtre et qu’il allait, à l’aide quelques délicates retouches, se travestir en belle-mèreLe voici maintenant faisant partie de notre joyeuse bande hétéroclite plutôt qu’oublié au fin fond d’un back store.  

 

Le texte fut travaillé tout au long de la mise en scène. Nous nous sommes efforcés d’adapter l’œuvre de Brecht pour la rendre propice à notre spectacle. Car au théâtre d’objets et de marionnettes, c’est l’image qui a la primauté.  Armés de ciseaux et de colle, nous avons bricolé notre découpage du texte et choisi avec soin ce qui allait être dit, raconté ou chanté.

Puis ce fut la mise à l’épreuve. Le chemin des objets, les parcours, les cachettes. Jouer sur les dimensions, les perspectives, « les plans ». Explorer la possibilité qu’un personnage puisse être évoqué par plus d’un objet et à différentes échelles. Tout ce travail s’est fait la plupart du temps dans le plaisir, le partage d’idées. Il m’arrivait de me sentir comme le petit garçon que j’étais et qui n’est jamais loin, excité, concentré, croyant dur comme fer à ce qu’il fait. Nous passions de la joie frôlant le délire au découragement. Il arrivait que nos artéfacts n’obéissent plus, qu’ils s’échappent de nos mains, tombent, comme s’ils ne voulaient plus jouer avec nous. La magie s’opérait avec une facilité surprenante et d’autres fois, le charme se rompait sans qu’on sache pourquoi. Quiconque se serait aventuré sans crier gare dans la salle de répétition aurait été déconcerté de voir ces deux adultes se démener au milieu de ce fatras.  

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Le petit cercle de craie fut présenté pour la première fois en avril 2015 et joué dans diverses villes québécoises, ainsi qu’en France, et juste avant la pandémie, au Théâtre Mouffetard à Paris. Au fil des ans, j’ai de nouveau participé à des projets de La Tortue Noire, notamment en tant qu’assistant metteur en scène lors de la création de Ogre et d’Un Gamin au jardin, ou comme conseiller à la dramaturgie et au jeu lors de la création d’Ainsi passe la chair. 

À chaque nouvelle création, je me refais le même raisonnement : fabriquer un spectacle d’objet ou de marionnette, c’est de l’ouvrage. Cette recherche, aussi amusante soit-elle, demande notamment du temps, de l’espace, de l’énergie, de l’imagination et c’est un vrai travail, une « vraie job » que ce savant catinage.

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Photo 1 Christian Ouellet -Crédit Photo: Patrick Simard

Photo 2 Sara Moisan et Christian Ouellet, représentation du Petit cercle de craie– Crédit Photo: Patrick Simard

Photo 3 Sara Moisan et Christian Ouellet, représentation du Petit cercle de craie– Crédit Photo: Patrick Simard

Photo 4 Sara Moisan et Christian Ouellet, répétitions du Petit cercle de craie– Crédit Photo: Patrick Simard

Photo 5 Christian Ouellet et Patrick Simard, Laboratoire de création Un Gamin au jardin

Photo 6 Christian Ouellet, Dany Lefrançois, Sara Moisan, Laboratoire de création Un Gamin au jardin